VIGNY (Alfred de) (1797-1863). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE À LYDIA. [Pau, décembre 1824], huit pages sur deux bifeuillets, 12,2 × 9,7 cm — bords irréguliers —, deux feuillets joints avec notes autographes de Lydia et Alfred de Vigny. Première lettre conservée de Vigny à sa future épouse, accompagnée de très émouvantes notes du poète écrites à la mort de cette dernière. « Ne nous affligeons plus, chère Lydia, je vais tenter un nouvel effort pour mon bonheur ; après tant d'obstacles surmontés je ne serai pas arrêté au moment d'obtenir votre main[,] ce que je désire le plus au monde. Je vais écrire à ma mère, mais comme elle n'a pas le même cœur que moi pour vous, je ne lui dirai pas la dureté avec laquelle Mr votre père a refusé un mot d'écrit qui attestât la part que vous auriez à son héritage. Vous avez vu aussi qu'elle ignore que vous n'avez aucun revenu actuel. — Il faut éviter de le lui faire savoir et que j'obtienne son consentement qu'elle a fait légaliser par devant notaire comme elle me l'a dit. Envoyez-moi donc comme nous avons dit la lettre que vous venez de recevoir je mettrai vos nègres en avant comme je pourrai. — Il faudrait traduire seulement les lignes qui vous regardent, et dire si la moitié de ces pauvres noirs qui travaillent tant est à votre frère. — Je ne dirai pas cela par exemple. Ensuite, chère amie, écrivez ce que nous avons dit sur le nom de l'homme d'affaires qui a entre les mains le papier où votre père vous fixe un héritage. J'enverrai tout cela à ma mère ; j'en ferai quelque chose de bien beau et j'espère que j'aurai en échange son consentement. Adieu, chère amie, je je [sic] vous en prie dites à Mme Bunbury qu'elle soit bien aimable comme avant-hier et qu'elle ne boude pas, car certainement c'est à nous de pleurer, de nous fâcher, de crier et de frapper du pied par terre, nous que tout le monde querelle de tous les côtés ; mais elle qui n'a plus rien à faire qu'à mettre des fleurs sur sa tête, à donner des bals et se moquer de nous deux, elle serait bien bonne de se fâcher. La tristesse est faite pour ceux qui s'aiment et que l'on veut séparer, pour elle, n'est-elle pas entourée de tout ce qu'elle aime ? Et si je lui suis devenu odieux, qu'elle supporte encore quelque tems ma présence, bientôt, quelque chose qui arrive elle ne me verra plus, nous partirons ensemble je l'espère encore chère amie et je suis toujours votre Alfred. Vraiment lorsque je viens à penser que Mr Bunbury avec un trait de plume qui n'est rien pour moi et tout pour sa fille pourrait tout terminer, je ne puis m'empêcher de sentir que si j'étais père je n'agirais pas ainsi, que d'inquiétudes encore, que de tourmens il va nous causer ! Est-ce pour moi que ma mère lui demandait quelque chose ? Vous le savez ? Elle est de son avis. » À cette lettre se trouvent joints deux documents particulièrement émouvants : — Un feuillet sur lequel la destinataire de cette lettre a écrit « Déc 24 », date probable de réception de la missive. — Un feuillet sur lequel le poète a écrit, sur un côté : « Janvier 1863 — — Douces reliques. Ma Lydia avait en secret conservé dans son nécessaire le plus cher pour elle de mes premiers billets en 1825 [sic] à Pau, celui par lequel je la priai à l'aider à cacher à ma mère qu'elle était dépouillée de sa fortune par sa belle-mère et que je l'aimais pour elle-même et sans rien attendre de sa fortune arrachée par ruse. » De l'autre côté : « 22 janvier 1863 Secrets et tendres souvenirs du cœur de Lydia. Laissés dans son nécessaire de voyage et retrouvés par moi. A de V[ign]y » Vigny mourra cette même année 1863. Le consentement sous réserves de Madame de Vigny pour le mariage de son fils est daté du 27 décembre 1824. Provenance : archives Sangnier (cachets). Lettre publiée dans Correspondance d'Alfred de Vigny, tome 1, sous la direction de Madeleine Ambrière, Presses universitaires de France, 1989, lettre 24-31, pages 188-189.
JARRY (Alfred). VISIONS ACTUELLES ET FUTURES. Collège de Pataphysique [sic pour l’absence d’apostrophe], 8 Tatane LXXVII E.P. [21 juillet 1950.] En feuilles sous couverture rempliée, 19,5 x 13,5 cm. Un des 13 exemplaires optimatiques annoncés, sur Crèvecœur. Édition originale de ce texte de Jarry paru dans l’Art littéraire alors que l’auteur n’avait que vingt ans. C’est l’une des toutes premières publications du Collège de ’Pataphysique, s’ouvrant sur des prolègomènes de Sa Magnificence le Vice-Curateur-Fondateur. La justification n’annonce que 90 exemplaires. Bien complet de l’illustration mathématico-génitale, qui semble du reste ne jamais manquer.
JARRY (Alfred). VISIONS ACTUELLES ET FUTURES. Collège de Pataphysique (sans apostrophe), LXXVII E.P. Prolégomènes de Sa Magnificence le Vice-Curateur Fondateur du Collège de Pataphysique. En feuilles sous couverture rempliée, 19 × 12,8 cm. [4]-32-[8] pages. Édition originale de ce texte de Jarry, d’abord paru en mai 1894 dans l’Art littéraire. Il s’agit de l’une des premières publications du Collège de ’Pataphysique, et l’une des plus importantes. Exemplaire numéro 1, « sur authentique papier de boucherie avec la facture d’origine insérée dans le brochage ». La facture, établie à « M Collège Patafisique » par R. Perrot, Succr (7, Cité Berryer, 25, rue Royale et 24, rue Boissy d’Anglas, téléphone Anjou 04-54), datée du 2 juillet 1950, détaille les achats suivants : une côte de porc pour 70 francs, quatre feuilles de papier à viande pour 3,75 francs, total de 73,75 francs arrondi à 74 francs (sic). Un des cahiers (pages [17] à 24) est maculé de rouge. Il ne s’agit vraisemblablement pas de sang de porc, mais d’une matière destinée à en donner l’illusion. Comme elle se trouve également sur les pages à l’intérieur de ce cahier non coupé, sa présence remonte aux origines de cet exemplaire unique, et en constitue une singularité pittoresque (et reflétant l’esprit des fondateurs du Collège de ’Pataphysique), non un défaut.
MENDÈS (Catulle). SIX LETTRES AUTOGRAPHES SIGNÉES À L’ÉDITEUR DE MUSIQUE HENRI HEUGEL. Dimensions diverses. Extraits : 18 février 1904. « Hélas ! Oui, mon ami. Notre rêve est évanoui. Il faut donc nous en tenir à la stricte nécessité. Je viens donc d’écrire à Paderewski que Çakountala est à sa disposition. » 1er mai 1904. « Vous devez savoir que j’ai fait entendre mon petit ouvrage à notre excellent ami. Il a paru extrêmement content. Le manuscrit est entre ses mains. Et voilà une affaire close. » 4 novembre 1904. « Mon seul chagrin, c’est que Massenet ne puisse pas me faire encore connaître quelques pages du moins d’une œuvre que je pressens si tendre, si forte, et si haute. » [9 juillet 1906] (cachet). « Messager, — ne nous le dissimulons pas, admirable technicien, est à l’heure actuelle une fauvette artificielle, un peu usée, — qu’il faut un gosier vigoureux pour chanter Pierre ! — Malgré moi, et malgré les objections, je ne peux m’empêcher de resonger à [Xavier] Leroux. Carré lui a parlé […] Leroux, tout feu tout flamme, sans connaître un mot du poème, ne demande qu’à l’emporter à la mer, où il part demain. — Voulez-vous me faire le plaisir de me réserver une minute ce matin ? Vous déciderez. » Sans date. « J’ai fini, entièrement, Scarron. Mais, de grâce, ne le dites à personne, pas même à vous. Je vous expliquerai pourquoi. Dès mon retour, demain ou après-demain, je commence le scenario de le Pays du Tendre. Déjà beaucoup d’idées m’ont traversé l’esprit, assez vives et joliettes. » Sans date. « Samedi, cinq heures, Ménestrel, c’est entendu. — J’ai ici le premier tableau, assez long, fini, parachevé, et chic ».
Ernest RENAN (1823-1892). ÉCLAIRCISSEMENTS TIRÉS DES LANGUES SÉMITIQUES SUR QUELQUES POINTS DE LA PRONONCIATION GRECQUE. Paris, chez Franck, libraire-éditeur, rue Richelieu, n° 69, 1849. Broché, 21 × 13 cm. Extrait du Journal général de l’Instruction publique (7, 18, 21, 25 juillet 1849). Rare tiré à part. Magnifique typographie, en français, grec, arabe, syriaque, hébreu, éthiopien… Traces de pliures à la couverture, légèrement noircie par endroit, mais bel état général.
[DUFY (Raoul)] FLEURET (Fernand). FRIPERIES. Poésies de Fernand Fleuret ornées de vignettes gravées sur bois par Raoul Dufy et coloriées à la main par Jeanne Rosoy et L. Petitbarat. Paris, nrf. 1923. Première édition illustrée de ces charmantes poésies de Fleuret. L’illustration est constituée de certains des premiers bois gravés de Dufy — ils ont été réalisés bien avant cette publication. Envoi autographe signé de l’auteur : "Au poète Pierre Lhoste, bien cordialement, Fernand Fleuret" Agréable exemplaire, sans rousseurs. Petites traces de plis à la couverture.
MAURIAC (François). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE À ROBERT LEVESQUE. 20 mai 1927. 1 page, 18,5 × 14 cm. Adresse autographe. « Vous me parlez d’un ami intellectuel, d’un ami de cœur... et ne me dites rien de celui qui sûrement existe, qui vous aime, et que vous n’aimez pas. Ainsi va la vie selon le rythme Racinien : Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui n’aime personne. Mais je vous souhaite de vous évader au plus tôt du Royaume de garçonie... Qui donc me connaît que vous connaissez ? Votre lettre témoigne d’un esprit de finesse bien charmant ; il y a beaucoup de coquetterie dans votre sincérité... Plus tard comme aujourd’hui vous voudrez qu’on vous demande votre cœur. (Cœur est un mot commode ; c’est une rubrique.) Adieu, cher monsieur. Soyez heureux d’avoir dix-huit ans. C’est la plus belle et la plus brève de nos aventures. »
Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918) [mais également Pascal PIA (1903-1979)]
Reference : LRB_074
Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918) [mais également Pascal PIA (1903-1979)]. JULIE OU LA ROSE. À Hambourg et se trouve à Paris. Broché sous couverture rempliée, 19 × 13,8 cm, étui. Très bel exemplaire de tête sur Japon, broché, de ce recueil de poésies libres publié en 1927 par René Bonnel, mêlant authentiques poèmes d’Apollinaire et poèmes de Pascal Pia faussement attribués à l’auteur d’Alcools. Le tirage annoncé est de 5 Japon et 60 Arches. Fort rare sur ce papier. Pia, 718 ; Dutel, 1820.
CLÉMENT (Jean-Baptiste). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE [À MAURICE LACHÂTRE]. Deux pages sur un feuillet, 13,4 × 10,5 cm, 21 novembre 1875. Petite déchirure avec manque de papier, avec perte de quelques lettres (rétablies entre crochets dans la transcription ci-dessous). « Monsieur Les ennuis que j’ai eus m’ont empêché de vous répondre plus tôt. L’artiste dont on vous a parlé se nomme : Montbart [sic pour Montbard] ; il demeure 42 London St Fitzroy Sqre, London. Vous pouvez donc vous adresser à lui directement. Je l’ai prévenu déjà de vos intentions. Il a en effet beaucoup de talent et a fait paraître une assez grande quantité de dessins sur les événements de la Commune. Le Graphic et l’Illustrated London News ont aussi publié des dessins très remarquables sur ces événements. Je vous donne cela à titre de renseignements. Quant à la demande que je vous ai faite, je le regrette puisque je suis venu accroître le nombre des ennuyeux. Seul[e]ment, je vous prie de tenir compte que j[e me m]ettais à votre disposition pour un travail q[uelc]onque. Je ne serais pas venu sans cela vou[s de]mander ce service. Croyez-vous à la possibilité pour moi de faire un petit bouquin pour la bibliothèque démocratique. J’aurais de bonnes choses à dire, m’adressant surtout aux paysans et aux ouvriers. Ces petits bouquins feraient même très bien leur chemin chez vous. J’ai aussi une petite brochure que j’ai lue ici et qu’on croit appelée à quelque succès. Vous m’obligeriez en m’envoyant les livraisons 157-162-172 de la Revue française de L Blanc. J’ai un ami qui désirerait aussi la compléter. Je vous enverrai la liste des n°s qui lui manquent. C’est l’ami intime de Montbart le dessinateur ; veuillez le traiter en ami, il n’est pas riche. J’ai fait beaucoup de réclame auprès des Anglais pour cette édition ; j’en ai fait vendre quelques-unes. J’ai l'honneur de vous saluer J B Clément 148 Euston road N W London »
TORMA (Julien). EUPHORISMES. Paris, éd. Guiblin, imp. 1926. Broché, 16 × 12,2 cm. 1 feuillet (faux-titre, titres du même auteur au verso), 1 feuillet (titre, justification au verso), 1 feuillet (avertissement, verso blanc), 1 feuillet (dédicace à René Crevel, verso blanc), 70 pages. Édition originale de cet ouvrage important dans l’histoire du Collège de ’Pataphysique — et donc des milieux littéraires et d’avant-garde du Paris de l’après-guerre —, et qui gagnerait à être reconnu et considéré autrement que comme une mystification. La période d’écriture et l’identité de l’auteur ou des auteurs des textes de ce recueil d’une grande originalité (à commencer par les titres courants) restent obscures et sujettes à débat. La justification annonce 236 exemplaires, dont 36 sur papier gris souris. Exemplaire non paraphé par Jean Montmort, ce qui est rare. Dos légèrement plissé, mais agréable exemplaire.
ARAGON (Louis). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE [À PIERRE MAISON]. [Septembre 1915], 11 pages sur trois bifeuillets à en-tête du Grand Hôtel Bellevue et de la Plage, Étables (Côtes-du-Nord), 21 × 13,5 cm. Exceptionnelle très longue lettre intime, en 1915, l'année des dix-huit ans d’Aragon. Les témoignages de cette époque sur ce dernier sont d'une très grande rareté. Ce document, adressé à son ami d'enfance Pierre Maison, modèle initial du personnage d'Anicet, apporte un éclairage particulièrement précieux sur sa formation, sa sensibilité et ses préoccupations d'adolescent. Aragon, dans les « clés » d’Anicet — rédigées à l'intention de divers collectionneurs et bibliophiles ; le roman avait paru en 1921 —, écrivait notamment : « Dans l’abord, Anicet était, non l'auteur comme il le devint par la suite, mais mon ami Pierre Maison, qui venait de mourir pour la France, comme on dit (18 octobre 1918) » (Pléiade, Œuvres romanesques complètes, I, page 167) ; « Quant à Anicet, mettons que c'est moi et n'en parlons plus. Je rappelle qu'il était au début mon ami Pierre Maison, qui mourut en octobre 1918 au service de la France, dont il paraît qu'alors nous étions tous les domestiques » (id. page 172). Ce document a été étudié par Michel Apel-Muller dans « Aragon : jeunesse, genèse, 1915 et 1921 », article publié dans L'Humanité en février 2008 et disponible à l'adresse https://louisaragon-elsatriolet.fr/wp-content/uploads/sites/37/2013/04/Apel-Muller_Aragon_1915_1921.pdf. Il s’y trouve qualifié d'« immense lettre confidence », « éclair[ant] une relation que l'on ne connaissait jusqu'ici que par Anicet », celle avec l'« ami aimé et admiré » que fut Pierre Maison, « pilotis du personnage d'Anicet », mort de la grippe espagnole en 1918 après avoir survécu à la guerre. Cette lettre contient de plus une remarquable description poétique de paysage à laquelle se mêlent des réflexions, d'une maturité singulière, reflétant l'éclosion de la sensation du caractère irréversible du vieillissement et de la fuite du temps. On y lit même, sous la plume d’un Louis Aragon de dix-huit ans, ce qui peut apparaître comme une première version de « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». Des passages entre crochets dans la transcription ci-dessous rétablissent quelques lettres manquantes — voir la fin de la présente notice. « Cher ami Quels remords ! Ne t'avoir pas écrit plutôt [sic] ! (Ne fais pas attention à l'écriture, j'ai une plume effroyable !) Je suis de plus cyniquement sans excuses : plusieurs pages de confusion ne suffiraient certes pas à réparer mes torts et par conséquent je m'abstiens de te les écrire, dans l'assurance où je suis que ta magnanimité consentira à m'absoudre. Donc avec l'absolution de tes benoîtes mains toutes de crottin parfumées, je passe à un autre chapitre, et je mets à la ligne. L'en-tête du papier t'apprend que je perche pour l'instant à l'Hôtel Bellevue, Étables, Côtes du Nord (c'est mon adresse). Si tu avais bon souvenir, tu t'étonnerais sans doute, mais je suis dans la plus absolue certitude que tu [ne] te rappelles pas le moins du monde le nom [du p]atelin pour où je t'avais dit partir. Mais [je] suis bête ! Tu dois déjà connaître pa[r Va]llet mes pérégrinations. Partis pour Villervill[e (C]alvados) [...] Coutrot, nous ne n[ous y p]lûmes pas (mince de parfait défini !), [et] filâmes (remince !) sur la Bretagne à [Er]quy (Côtes-du-[Nord) puis [?]] là pas plus qu'à Villerville nous ne [nous] plûmes. Ceci nous met au premier septembre, date depuis laquelle nous sommes ici, où (enfin !) nous nous plaisons. Tu as sans doute su par Vallet que j'ai eu, que nous avons eu, Tréfouël et moi le plaisir de le voir deux fois au cours de deux excursions en bécane. D'Alexandre pas de nouvelles, sauf par Vallet, mais des nouvelles de quinze jours. Tu dois en avoir. De Guéret des nouvelles : il est à Landerneau, mais te l'a sans doute écrit. Malheureusement j'ai bien des remords à son sujet : voilà presqu'un mois que je traîne dans ma poche une lettre inachevée à son intention ! D'Etevenon pas de nouvelles, bonnes nouvelles, n'est[-ce p]as ? Je lui ai écrit hier douze page[s] dans l'intention de déclancher [une] modeste réponse. Je ne sais [quelles [?]] délices perverses ont pu lui fair[e] oublier tout ici bas (tout ici bas, da[ns l']espèce, c'est moi), mais ce doivent être de[s] délices non pareilles à coup sûr ! et je ne sais s'il faut lui en vouloir ! (J'ai, n'est-ce pas ? quelque toupet de me demander ainsi devant toi, s'il faut en vouloir aux paresseux de la plume !) Oh ! Devine qui j'ai aperçu sur la plage d'Hennequeville à côté de Trouville ? Boisard en chapeau melon qui avait l'air de s'embêter ! Il ne m'a pas vu, je me suis sauvé de toute la vitesse de mes jambes ! J'ai rencontré ici des gens intelligents. Entre autres un jeune homme qui prépare le professorat de lettres à la Sorbonne : je crois qu'il veut écrire une thèse sur Nietzsche, ça ne manque pas de crânerie en ce moment ! Il était d'une conversation très séduisante, je dis : "était" car il est ma[lh]eureusement rentré hier à Paris. Nous avo[ns r]ompu des lances en faveur de la musique [al]lemande, et j'ai pensé à nos bonnes [disc]ussions d'autrefois. Le souvenir m'est rev[enu co]mme je défendais Wagner, du jour où nou[s avions] ensemble descendu le cours de la Seine en parlant du Vaisseau Fantôme, et les mots que tu me disais [a]lors, en objections, me remontaient à la bouche et j'en réfutais l'argumentation. C'est un peu avec toi que j'ai discuté ce soir là, revivant notre promenade d'un dimanche de printemps. T'en souviens-tu ? Il faisait beau, mais le soleil avait quelque chose d'indéfinissablement triste, et le printemps nouveau ressemblait à un automne. Quand nous nous sommes arrêtés, sur la berge, passé Javel, le soleil était déjà bas quoi qu'il ne fut [sic] pas encore cinq heures. Ses rayons déjà affaiblis et horizontaux arrivaient de derrière la colline lointaine où s'accrochent les maisons des bords de la Seine qui disparaissait rapidement en un coude. Malgré la masse vert sombre des arbres de la berge opposée, courbés sur l'eau courante, toute chose semblait couverte d'une imperceptible teinte de rouille : on eut [sic] dit l'emprise poussiéreuse sur la campagne de la grande ville toute prochaine. [Ici Aragon passe d'une encre noire à une encre bleue.] Sur l'eau rougie dont les touches sombres décelaient par ci, par là la profondeur, le long du bord, les pontons lavoirs, comme parsemés eux aussi d'une poussière de brique, s'échelonnaient jusqu'au tournant. Pas un passant en vue : l'activité humaine se révélait en tas de pierres posées au fond, en bel ordre. Une maison flanquée d'une cheminée d'usine et de quelques baraquements noirs dressait d'angle la silhouette imprévue de son toit marqué d'un ressaut. Et par derrière, dans une buée vespérale, s'étageaient les côteaux de Meudon, avec leurs bois recéleurs de tonnelles et de guinguettes. Ce paysage morne, animé du seul mouvement de la Seine, vit encore intensément dans ma mémoire. Je l'ai revu une fois depuis : c'était en allant te voir à Versailles. Du train, on aperçoit le coin, par delà la rangée des maisons et des usines. [Je] l'ai montré, fugitif, à Coutrot et à Vallet par la portière. Et nos fronts collés aux vitres, nous lisions les majuscules des réclames dont s'ornent les usines : le nom de Ripolin en lettres blanches, énormes, passa, et je me souvins que nous avions passé devant l'usine, ensemble, ce jour là. Puis le train fila. Meudon ! Ces côteaux, de là bas entrevus dans la brume, nous les avons gravis pour aller vers toi, en ce Versailles, où nous t'allions visiter un peu comme en exil, avec le sentiment de quelque étonnante anomalie. Et tous ces souvenirs, Meudon, ses côteaux, la route de Versailles, Versailles et la caserne, ta chambre avec son balcon, toute la vision de ta nouvelle vie, sont pour moi étroitement liés à ce paysage des bords de la Seine qui nous avait un jour frappé [sic], et j'en garde le souvenir vivace avec l'aide du dessin que tu en as fait. Ce dessin ! c'est mon meilleur souvenir de l'année, et il restera tel pour moi — il évoquera nos causeries, nos promenades et tout cet adorable et paresseux laisser aller de flânerie et de révâsserie qui fut ma vie de tout un an, en votre compagnie, en la tienne, et comme je n'en trouverai sans doute plus jamais, ce doux farniente où je me complaisait [sic], à en oublier parfois les circonstance[s —] et qui fera que je garderai toujours de la guerre un double souvenir, qui, comme une tête de Janus me montrera deux faces, l'une menaçante et horrible, l'autre toute souriante et mélancolique, l'une qui me dira : "Marche !" et l'autre : "Carpe diem". Et dans ce passé souriant et nostalgique, ton image reste à mes côtés, comme celle du rêveur que tu étais, jeune socialiste à idées ! avant que du jour au lendemain la réalité ne se fût dressée devant toi, dans une nudité qui, comme celle d'une femme d'un certain âge, perdait à la crudité du grand jour. Mais je ne veux pas croire que cette vie nouvelle ait pu considérablement te changer. "Abruti !" résumais tu, aux premiers jours, tes impressions de caserne. Je lisais, il n'y a pas encore longtemps, un mot de toi à Vallet où tu te servais à nouveau de ce terme. Oui, je le crois, le service te réduira, car tu as la ferme volonté de le bien faire, à l'état passif de machine, pendant un certain temps, pendant le temps nécessaire. Mais ta vraie nature n'en sera en rien entamée. Tu seras, tu es déjà, j'en suis sûr un bon soldat (même un bon sous-off ?), mais toujours en toi, subsistera comme une veilleuse cette faculté d'imagination qui t'emportait parfois et dont je te plaisantais — mais que j'espère bien maintenant te retrouver un jour, et qui te faisait ériger en système universel les moindres impressions d'une sensibilité vagabonde. Mathématicien poétique ! La belle antithèse ! et que tu la réalisais bien, toi qui de l'enthousiasme où te plongeait la solution élégante d'un problème passait presque sans intermédiaire à la fougue de la discussion philosophique ou même à celle d'un désir plus matériel. Le même intérêt t'attachait à la solution d'une question de géométrie ou à l'énigme de deux beaux yeux entrevus dans la rue. Te souvient-il de cette femme qui avait les yeux verts et profonds, au coin du Boulevard Malheserbes et de la rue Jouffroy et que nous avons perdue Avenue de Villiers ? Et cette belle fille qui méprisait le type en casquette qui l'accompagnait et te glissait des sourires complices, un jour, dans le tramway jaune de Suresnes ? Et d'autres, qui fixaient ton attention pour un détail, un roulement des hanches, une poitrine ferme, une marche souple, l'élancement d'un corps, une lèvre trop rouge ou des yeux trop cernés ? Et ces sœurs dont tu ne parlais qu'avec émotion ? Tout cela n'était qu'enfantillages, soit, mais quels bons enfantillages ! Tout cela est passé, bien passé, fini ! et à le constater, n'y a-t-il pas quelque amertume, comme la sensation d'avoir en peu de temps vieilli plus qu'il n'eut [sic] fallu ? Presqu'au point d'en soupirer : "Ah ! Jeunesse" à dix-huit ans — C'est loin, loin et nous sommes loin aussi l'un de l'autre, avec la nostalgie d'être tous séparés. Tu souris, et tu penses que la nostalgie est une chose bonne pour les gens qui prennent des bains de mer à Étables (Côtes du Nord). Mon vieux, mon bon vieux, tu ignores ton bonheur. Toi tu peux, si tu le veux, t'abrutir, ne pas penser. Et tu sens que tu fais un travail utile vers un but qui t'est cher. Moi je suis condamné à penser et à ronger mon frein. Je ne puis pas m'abrutir. J'ai essayé d'y parvenir par le sport. J'ai réussi une fois, deux fois, mais je n'ai pu prendre le pli. Et toujours la lancinante idée de mon inutilité revient me hanter. Depuis que je suis oisif, c'est une idée fixe, et n'ayant plus d'autre occuppation [sic], je suis possédé de la pensée de la guerre. J'ai sans cesse l'impression à la bouche d'un relent de tabac refroidi, il me semble m'être réveillé d'un beau rêve, j'ai l'amertume de l'inconscience où pendant un an de classes je sens que j'ai vécu, et de cette honte subite est né un grand désir d'agir. Mais on fait ce qu'on peut. Agir ! Il faudrait en avoir la force. Mon pauvre vieux, il n'y a pas de plus grande tristesse que ça, ne pas se sentir la force, être une âme qui voudrait et un corps qui ne peut pas. Cependant, toujours en moi, j'ai l'espérance sourde que cela n'est pas irréparable, qu'avec de l'exercice... mais je n'ai pas la force de volonté pour prendre cet exercice là moi-même. Alors, s'il faut m'y obliger, le régiment ! Oh ! oui, le régiment, je le veux ! Et je fais tout ce que mes forces peuvent pour cela. Mais que peuvent-elles vraiment quand elles ne trouvent d'autre obstacle qu'une muette désolation et les pleurs d'une mère que l'on aime et que l'on sait malade assez pour avoir une attaque ? L'effroyable courage qu'il faut avoir pour déchirer ceux que l'on aime et peut-être irréparablement ! Mon vieux, mon vieux, si cela était fait, quel soulagement de pouvoir s'abrutir à la caserne, comme une brute, quel bonheur d'être de corvée ! Faire des travaux grossiers ! être une machine ! s'abrutir ! Je n'eus [sic] jamais cru souhaiter cela un jour. Je bavarde, et ma bougie s'est entièrement brûlée, la flamme est pour l'instant à l'intérieur du bougeoir. Je m'aperçois que j'ai noirci bien du papier, et si tu as lu mon épître en entier, j'ai dû bien t'ennuyer. Je ne sais pas trop ce que j'ai dit, et je ne veux pas le savoir. Je ne me relirai pas. Aussi tant pis s'il y a des fautes d'orthographe ! Tu feras semblant de ne pas les voir, et de ne pas baîller [sic]. Il est une heure indûe [sic]. Je te quitte : je t'envoie ma missive rue Jouffroy d'où on te la fera suivre, car j'ai peur de me tromper dans tes numéros. En réponse à ma lettre, et pour m'en accuser réception, tu me ferais plaisir si (je ne te demande pas de m'écrire) tu m'envoyais simplement ton adresse exacte sur une carte, sans plus, car je sais bien que tu n'as pas de temps à toi. Tes quelques loisirs te permettent cependant, j'espère, de lire ? Je regrette de n'avoir pu avant mon départ te revoir et t'apporter les bouquins que je t'avais promis. Je t'indique en passant, si tu as le temps, les titres de deux bouquins de Paul Hervieu de la collection à 0f,95cm : "L'Armature" et "Peints par eux-mêmes" qui sont très remarquables. Bien cordialement à toi, ton vieil ami qui pense bien souvent à toi dans son trou de Bretagne quoiqu'il ne te l'écrive pas souvent. Louis Aragon » Pierre Maison, né le 3 septembre 1897, avait devancé l'appel. À l'époque de la rédaction de cette lettre, il effectuait ses classes à Versailles dans un régiment d'artillerie. Jacques Tréfouël, autre ami de jeunesse d'Aragon, devint directeur de l'Institut Pasteur. Michel Apel-Muller ignorait si Boisard avait été condisciple ou professeur d'Aragon. Sur Alexandre, Coutrot et Vallet, il renvoie au dossier « Aragon et Robert Alexandre », présenté par Agnès Alexandre-Collier et Hervé Bismuth, publié depuis dans le numéro 15 de « Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet ». Sur Etevenon et Guéret, Apel-Muller écrivait ne rien savoir. La « mère » dont Aragon évoque les pleurs et la muette désolation, Claire Toucas, était en réalité sa grand-mère. Mouillure ayant entraîné des trous avec atteinte au texte sur les deuxième, troisième et quatrième pages du premier bifeuillet. La pliure centrale verticale de ce dernier est fendue. L'encre autour des parties manquantes est délavée. La même mouillure affecte, de façon beaucoup moins marquée, le deuxième bifeuillet, où seules quelques lettres sont délavées. Le troisième est complètement épargné. Nous reconstituons le texte manquant entre crochets dans notre transcription sur la base de celle faite par Michel Apel-Muller dans l'article cité ci-dessus. La transcription de ce dernier n'est toutefois manifestement pas complète, et postérieure aux dommages subis par le document, lesquels semblent anciens. En guise d'exemple, signalons seulement qu'entre « Calvados » et « Coutrot » figurent davantage de mots que le simple « avec » présent dans la transcription d'Apel-Muller. Autrement, papier un peu fatigué sans gravité, traces de pliures et petites taches parfaitement acceptables. Également disponible, sur demande : le manuscrit autographe signé du premier poème connu d'Aragon, daté de 1915, dont cette lettre éclaire les circonstances de la composition (cf. l'article de Michel Apel-Muller dont l'adresse électronique figure au début de cette notice).
Maurice O’SULLIVAN [Muiris Ó SÚILLEABHÁIN] (1904-1950). VINGT ANS DE JEUNESSE. [TWENTY YEARS A GROWING]. Roman traduit de l’anglais par Raymond Queneau. Gallimard, 1936 (achevé d’imprimer du 28 mars 1936). Broché, 18,7 × 12 cm. Collation : 1 feuillet blanc, 1 feuillet (faux-titre, verso blanc), 1 feuillet (titre, verso blanc), 1 feuillet (note du traducteur, verso blanc), pages [9]-252, 1 feuillet (recto : table des matières ; verso : achevé d’imprimer), 1 feuillet blanc. Édition originale française, traduction de Raymond Queneau ; exemplaire du service de presse (pas de grands papiers annoncés) de ce récit autobiographique d’une jeunesse passée dans l’île de grande Blasket (Great Blasket Island ou An Blascaod Mór), d’un grand intérêt pour l’étude de la langue et de la culture irlandaises. (On connaît l’attention portée par Queneau à ces sujets, comme en témoignent les œuvres de Sally Mara.) Envoi de Raymond Queneau sur le feuillet de faux-titre : « À Monsieur Paul […] hommage du traducteur [Signature] » Joint à l’exemplaire : lettre (à la machine, avec signature tapée et signature manuscrite) de Queneau, à en-tête de la librairie Gallimard, Paris, 11 septembre 1959, adressée à Monsieur Gérard Chwat, 44 , rue Condorcet, Paris. « […] C’est l’helléniste anglais George Thomson (qui s’intéressait à la langue irlandaise) qui incita Maurice O’Sullivan à écrire. Je ne crois pas que celui-ci ait publié d’autres livres, j’ignore même s’il est vivant ou mort : l’Histoire des Littératures de l’Encyclopédie de la Pléiade a même été incapable de me renseigner à ce sujet. Quant à ma traduction, elle a été faite d’après la version anglaise de G. THOMSON. (Celui-ci est actuellement professeur de grec à l’Université de Birmingham) […] ». O’Sullivan était mort noyé en 1950. Vingt ans de jeunesse est sa seule œuvre publiée. Elle avait d’abord paru en 1933, en irlandais sous le titre Fiche Blian ag Fás et en anglais sous le titre Twenty Years a-Growing, dans une traduction de Moya Llewelyn Davies et George Thomson — l’helléniste de la lettre de Queneau. Petits défauts à la couverture, tampon violet « S.P » du service de presse dans la partie inférieure du second plat.
RAVEL (Maurice). BROUILLON DE LETTRE AUTOGRAPHE À SON FRÈRE. 1 page. Signé, sous cadre, au dos d’une facture pour des vêtements. 21,5 × 13,5 cm. [Mont-Pèlerin, ca. Mars 1934.] Exceptionnel et bouleversant document, l’un des tout derniers rédigés de sa main par Ravel, vers mars 1934. On y voit l’un des plus grands créateurs artistiques du vingtième siècle réduit à l’impuissance devant la nécessité d’exprimer dans sa langue maternelle le quotidien le plus simple. Il s’agit d’un brouillon de lettre adressée à son frère Édouard, au crayon ; la signature est à l’encre. À la date de rédaction de ce document, les effets de la maladie cérébrale de Ravel sont manifestes et se lisent sur ce brouillon même. Ainsi du mot « petit », qui figure en haut à gauche, probablement à titre d’essai. Il se retrouve au tout début de la lettre, dans l’adresse de Ravel à son frère. À la dernière ligne, toutefois, Ravel commet une faute d’orthographe sur ce même terme appartenant au vocabulaire le plus élémentaire de sa langue maternelle. D’autres éléments — surcharges, ratures... — dans ce document témoignent de la situation dramatique dans laquelle a définitivement sombré Ravel. Publication : Maurice Ravel, Correspondance, écrits et entretiens. Tome II. Édition établie, présentée et annotée par Manuel Cornejo, Gallimard, 2025, page 1977, numéro 2680. Maurice Ravel. Lettres, écrits, entretiens, édition d’ Arbie Orenstein, Harmoniques, Flammarion, 1989, page 281, numéro 334.
MIRBEAU (Octave). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE [À PAUL HERVIEU]. 1 page sur un bifeuillet de papier bleuté à en-tête imprimé « 3 boulevard Delessert », 18 × 13,5 cm. Remarquable lettre écrite en pleine Affaire Dreyfus. « [Paris, 21 février 1898] Cher ami, Vous n’avez pas à être touché de ces mots stupides sur vous. Hélas, depuis cette affaire, je ne puis plus rien faire ; je ne pourrais écrire que là-dessus, et je n’en ai pas le moyen. Aujourd’hui, à la sortie, nous avons été fortement hués et poursuivis. C’était admirable ! Mercredi je serai encore au procès. Pour le dernier jour, je ne puis abandonner cet admirable Zola. Ah ! J’aurais voulu que vous fussiez là, vendredi et samedi ! Ç’a été une chose que vous ne pouvez concevoir. Et vos yeux de voyant eussent vu le crime ! Le crime de Pellieux et de Boisdeffre ! Aussi visiblement que vous me voyez quand je suis devant vous. Ce sont de bien grands bandits. Et cet Esterhazy ! Ah ! Lui du moins, c’est un gredin magnifique ! Je vous embrasse bien tendrement. Octave Mirbeau » Cette lettre est restée inédite jusqu’en 2017, lors de la parution d’un article de Pierre Michel : « Lettres inédites d’Octave Mirbeau à Paul Hervieu », dans les « Cahiers Octave Mirbeau », n° 24, 2017, pages 163-207. Cette lettre y figure sous le numéro 51. C’est cet article qui nous permet d’apporter les précisions suivantes : — « [c]es mots stupides sur vous » : allusion à un article paru dans le Journal du 20 février. — Zola se trouve en procès depuis le 7 février et Mirbeau, qui l’accompagne chaque jour, lui tient parfois lieu de garde du corps. — « [j]e n’en ai pas le moyen » : « Les colonnes du Journal lui seraient fermées s’il y développait des analyses dreyfusardes » (Pierre Michel, article cité). — « à la sortie » : à la sortie du tribunal, où le procès de Zola s’est tenu du 7 au 23 février 1898. — « Mercredi » désigne le 23 février — il s’agit bien du dernier jour du procès de Zola.
PIA (Pascal). CREIXAMS. MANUSCRIT AUTOGRAPHE SIGNÉ (« Pascal Pia »). Daté « Paris, 1er novembre 1925 » (ou 1929 ?). 2 pages (numérotées dans le coin supérieur gauche) au recto de deux feuillets, 26,9 × 21 cm environ (un bord du second feuillet irrégulier). Quelques ratures et corrections. Beau texte consacré à l’artiste espagnol, qui a notamment illustré À une courtisane. Les documents manuscrits de Pascal Pia de cette époque sont rares. Celui-ci se rapporte à l’un des personnages dont il fut le plus proche dans sa jeunesse. On peut noter l’apparition, dans ce texte aux échos personnels (comme souvent chez Pia), de l’expression « condition humaine », que son ami et complice André Malraux utilisera quelques années plus tard. « Le nom de Creixams est devenu maintenant familier aux amis de la peinture, ce nom autour duquel se formera demain sans doute une légende. Il y a gros à parier, en effet, qu’on ne manquera pas de raconter un jour la destinée snigulière de Creixams. Au milieu des derniers vestiges d’un village perdu et tout à côté d’un minuscule cimetière en jachère, Creixams a momentanément élu domicile, et nul doute à mes deux que le séjour qu’il fait dans l’ombre dense du Sacré-Cœur, parmi des personnages empruntés à une comédie de désespoir, ne l’incite à préciser le caractère que je crois découvrir dans nombre de ses toiles. Les anges de la misère, qui comptent dans leur compagnie de bons et de mauvais anges, Vincent de Paul ou Jack l’Éventreur, mais qui ne sont pas toujours si empressés auprès des victimes qu’on leur confie, durent néanmoins veiller sur Creixams. On sait qu’il fit les métiers les plus divers et qu’il prit le pinceau il y a environ quatre ans seulement. Aussi n’est-[il] rien dans ses toiles qui rappelle la rhétorique des Beaux-Arts, et pour ma part j’y veux voir surtout deux traits dominants : l’obsession de la misère et l’obsession de la volupté. Il est à remarquer que les compositions de Creixams sont parmi les plus pures qui soient, et j’entends, par pureté, une certaine beauté formelle encore assez rapprochée de la nature, à qui l’artiste emprunte en les accentuant les éléments ou les motifs qu’il a choisis pour ses compositions. J’imagine qu’un spectateur attiré par les modelés profonds et souples d’un Cranach, par exemple, doit éprouver également le charme que dégagent les figures de Creixams. Je l’ai vu peindre, comme avec des caresses, des nus ou des visages capables de donner l’impression vive de la chair, la présence et la mobilité infinie d’un corps tiède et ce frémissement qu’on voit à certains marbres. Je connais peu de toiles, parmi la peinture moderne, qui traduisent la volupté d’une manière aussi intense et qui soient, comme celles que j’ai dites, germaines d’un érotisme naturel et délicat. J’ai écrit l’obsession de la volupté et l’obsession de la misère ; or, pour ce qui est du spectacle de la misère, il est assez souvent rendu par Creixams sans aucun affectation. On peut dire que si une moitié de sa peinture ressortit à l’amour, l’autre moitié le fait à l’aventure. Les chemineaux, les saltimbanques, les enfants dépravés et tristes de Monjuich [sic pour Montjuïc] ou de la Chapelle, je ne crois pas qu’on ait été souvent plus proche d’eux. Je retrouve autour de leurs yeux ce cerne que les privations et les veilles y ont mis, et les voici, présentés sans artifice, mes camarades d’école, mes amis de la rue, en quête d’une vie difficile et précaire. Ce sentiment un peu noir de la condition humaine et de l’inquiétude qu’elle implique, et dont il faut évidemment chercher l’origine dans l’enfance misérable de Creixams, je ne peux m’empêcher de le retrouver encore dans ceux de ses paysages que je préfère, où le ciel a gardé le lavis terne et humide des ciels parisiens, de la banlieue et des fortifications, paysages de la rue de la Borne et de la rue du Chevalier de la Barre dont les bâtisses vétustes vont chanceler sous les derniers coups des démolisseurs. Mais je m’aperçois que j’ai évoqué un Creixams attristé et je crains que l’amateur non prévenu ne s’y trompe. Creixams est aussi loin de la tristesse que de la révolte, puisqu’aussi bien celle-ci accompagne d’ordinaire celle-là. Son tempérament est trop complexe pour que je puisse espérer en donner une idée juste dans les dimensions d’une page, mais je sais bien que la puissance n’est pas ici exempte d’une mélancolie foncière qui est le propre des meilleurs esprits et à laquelle il est quelquefois délicieux de s’abandonner. » Trous de classeur ayant entraîné de petites pertes d’encre à quelques lettres, traces de pliures et de manipulations anciennes (papier un peu fatigué), petite fente à une pliure, trace d’un trombone rouillé n’affectant pas le texte.
PIA (Pascal). LETTRE AUTOGRAPHE SIGNÉE (« P. P. ») À JEAN PAULHAN. 18 juillet 1966. 4 pages, 20,8 × 13,4 cm environ. Très belle lettre, au contenu parfois très personnel, que Pia qualifie de « confidences » et qu’il prie Paulhan de « garder pour [lui] ». « Cher Jean, J’ai trouvé tes deux lettres en rentrant cet après-midi à Paris. J’ai fait aussitôt le nécessaire auprès d’Erval et de Nadeau pour que le prochain n° de la quinzaine contienne tes précisions sur les complicités vestimentaires de F. F. (Quel dommage que je n’aie pas su cela plus tôt ! — Je n’ai reçu qu’aujourd’hui ton édition des “œuvres” de F. Je m’étais débrouillé en allant à la Bibl. Nat. Merci tout de même.) Je n’osais pas te demander des nouvelles de Germaine. La dernière fois que je l’ai vue, je crois que Suzanne m’accompagnait, j’ai eu l’impression que la visite des vieux amis que nous étions lui était peut-être pénible (je veux dire douloureuse). C’est une des raisons qui nous ont fait hésiter à revenir rue des Arènes. Et puis, accablé de besognes journalistiques, j’ai peu à peu cessé de voir d’autres gens, que les importuns qu’il me fallait subir tous les jours. Après quoi, la lassitude est venue, les ennuis de santé aussi, et je me suis mis en veilleuse. Ce n’est pas que je tienne à durer, oh non, mais si je disparais, Suzanne, à 63 ans, sera quasi sans ressources, et cela je ne me le pardonne pas. Colette s’est mariée, a divorcé, s’est remariée. De son premier mariage, elle a eu une petite fille, que Suzanne a élevée jusqu’à 6 ans et qui aura 8 ans à la fin de l’année : c’est Sophie, — elle est en ce moment chez nous — jusqu’à la fin du mois. Du second mariage, une seconde fille, Justine, un bébé d’environ dix mois. Le gendre actuel est un vague journaliste de radio (radio pour les nègres d’Afrique) que Colette a connu dans une agence de presse où elle travaillait il y a deux ou trois ans. Ne t’exagère pas mon rôle au journal du Parlement. J’y passe exactement 6 hres par semaine : 3 hres le mardi après-midi et 3 hres le jeudi après-midi. Encore n’y vais-je pas quand le jeudi est un jour férié, comme le 14 juillet. Mon nom figure dans la manchette parce qu’ap[rè]s le décès des deux patrons, [Berlon ?] et [Sarrus ?], je me trouvais être le plus ancien et le plus âgé des rédacteurs. Le nouveau directeur, un peu jeune dans le métier, m’a demandé comme un service d’accepter le titre qu’il m’offrait. Mon nom, paraît-il, a la vertu de décourager les tentatives de chantage des ministres de l’Intérieur. Ce ne doit pas être tout à fait vrai, mais ce qui est vrai, c’est qu’en dépit de la liberté d’expression que s’arrogent les collaborateurs du JP, le journal n’a pas été poursuivi en justice sur plainte de tel ou tel ministre. (Je ne pense pas que Malraux soit intervenu pour obtenir cela. Je n’ai plus eu l’occasion de le rencontrer depuis 1953. Une fois, en 1960, je lui ai demandé, par lettre, un renseignement banal sur le fonctionnement de la Caisse des Lettres : il s’agissait de savoir ce qui pouvait être fait pour la veuve de Louis de Gonzague Frick. Il ne m’a pas répondu (j’ai eu néanmoins le renseignement désiré : un journaliste l’a obtenu, devant moi, en moins de cinq minutes, en téléphonant à un fonctionnaire de la Caisse des Lettres. C’est te dire qu’il ne s’agissait pas d’un secret d’État.) Excuse ces bavardages. Il m’a semblé que tu attendais de moi quelques confidences. Tu les as. Garde-les pour toi, n’est-ce pas ? Je ne souhaite pas retenir l’attention, ni susciter la compassion. Tibi. »