Tirage pour les XX, signé : le titre inaugural Paris, Bibliothèque Charpentier, Eugène Fasquelle, 1897, 1900 et 1902. 3 vol. (140 x 185 mm) de 491, 552 et 301 p. Demi-maroquin à coins bleu nuit, dos à nerfs, titres dorés, têtes dorées, doubles couvertures et dos conservés, étuis bordés (reliure signée de J.-P. Miguet). Edition originale. Un des 20 exemplaires numérotés sur vélin d'Arches réservés pour les XX, pour chacun des trois volumes. Ils ne sont pas annoncés à la justification de l'éditeur et viennent avant les 25 exemplaires sur Hollande (après 10 exemplaires sur Japon). Le premier volume est signé par Maurice Barrès à la justification, selon le principe des parutions de la «Société des XX».
Reference : 23477
Le Roman de l'énergie nationale constitue sans doute l'entreprise romanesque et idéologique la plus ambitieuse de Maurice Barrès du « princeps juventutis », le prince de la jeunesse ainsi qu'on surnommait Barrès alors. C'est Paul Bourget qui le premier, en 1888, dans un article au Journal des Débats, attire l'attention sur l'auteur, encore inconnu, de Sous l'oeil des Barbares. À la suite, il entreprend de composer une vaste fresque avec Les Déracinés, L'Appel au soldat et Leurs Figures : un « roman de l'énergie nationale» dans lequel il entend saisir la crise morale et politique de la France de la fin du XIXe siècle où tout se cristallise autour de la célèbre formule : « la terre et les morts ». Les tomes sont respectivement dédiés à Paul Bourget, Jules Lemaitre et Édouard Drumont. Publié en 1897, Les Déracinés demeure le volume le plus célèbre de la trilogie. Barrès y suit sept jeunes Lorrains quittant Nancy pour Paris, séduits par les promesses intellectuelles et sociales de la capitale. Mais l'arrachement au terroir natal devient peu à peu perte d'identité, dissolution morale et affaiblissement collectif : après toutes sortes de déboires et de désillusions, deux d'entre eux, Racadot et Mouchefrin, iront jusqu'au crime. Si l'un évite la guillotine grâce à la complicité d'un ami, «Racadot déraciné» sera décapité. Derrière les trajectoires individuelles des personnages se dessine une critique plus vaste : celle d'une France centralisée, « dissociée et décérébrée », dans laquelle Barrès construit son roman sur l'idée qu'un individu séparé de son milieu d'origine - sa province, ses traditions, ses morts, ses paysages, sa langue sociale - devient vulnérable et disponible à toutes les dissolutions morales ou idéologiques : une inquiétude qui trouve aujourd'hui des échos dans les débats contemporains et qui explique la permanence des Déracinés dans les débats intellectuels. Le credo barrésien s'accomplit à travers l'héritage des ancêtres, l'appartenance à une terre, une mémoire collective et une continuité historique : c'est la naissance d'un « Moi-Nation », qui irrigue toute la pensée de Barrès et qu'il prolonge dans les deux volumes qui suivront, remaniés sous l'effet des bouleversements politiques contemporains. L'Appel au soldat transpose la geste boulangiste dans une forme mêlant chronique et témoignage, tandis que Leurs Figures plonge dans les coulisses parlementaires du scandale de Panama avec une sécheresse quasi documentaire. À travers cette trilogie, Barrès cherche moins à construire un roman traditionnel qu'à établir une véritable anatomie spirituelle de la nation française. L'importance des Déracinés dans la vie intellectuelle française fut immédiate. Le roman suscita des débats passionnés, tant sur le plan politique que littéraire. André Gide, dans un article publié dans L'Ermitage en février 1898, répondit avec ironie au culte barrésien de l'enracinement : « Né à Paris, d'un père uzétien et d'une mère normande, où voulez-vous, Monsieur Barrès, que je m'enracine ? J'ai donc pris le parti de voyager. » Gide admirait pourtant la puissance typologique du roman, tout en reprochant à Barrès de sacrifier la singularité psychologique de ses personnages à la démonstration idéologique. Cette opposition résume à elle seule une part essentielle des tensions intellectuelles françaises du tournant du siècle. En 1978, le fonds Maurice Barrès est donné par Madame Paul Bazin à la Bibliothèque nationale de France. Il comprend la bibliothèque de Maurice Barrès et celle de son fils Philippe (1896-1975), qui mit sa plume au service de Charles de Gaulle et de la France libre. Barrès, qui meurt en 1923, fut l'inspirateur de plusieurs générations d'écrivains : l'hommage que lui rendit alors le jeune Léon Blum dans La Revue blanche est resté célèbre : « Je sais bien que Monsieur Zola est un grand écrivain ; j'aime son oeuvre qui est puissante et belle. Mais on peut le supprimer de son temps par un effort de pensée ; et son temps sera le même. Si Monsieur Barrès n'eût pas vécu, s'il n'eût pas écrit, son temps serait autre et nous serions autres. Je ne vois pas en France d'homme vivant qui ait exercé, par la littérature, une action égale ou comparable. » Plus tard, André Malraux célèbrera l'écrivain tout en rejetant l'homme politique : « Il était caporal en politique alors que dans le domaine de la littérature, il était général. » Rare édition dans le tirage réservé pour «Les XX» : il s'agit du titre qui vient inaugurer la collection de cette société de bibliophiles créée cette année-là par Pierre Dauze. Deux autres titres parurent en 1897 : La Canne de jaspe d'Henri de Régnier, et un illustré, Des chats, par Steinlein. La Société des XX perdurera jusqu'en 1938, publiant 159 titres dans un tirage limité aux 20 membres. Très bel exemplaire, magnifiquement établi par Miguet.
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