Extraordinaire ensemble de 201 lettres autographes signées, le plus souvent rédigées à l’encre noire ou bleue sur papier blanc, parfois enrichies de poèmes et dessins en noir ou en couleurs. Une correspondance lyrique, amicale, inédite, échelonnée sur une période de 48 ans, entre les deux inventeurs de la poésie électrique, signataires du Manifeste électrique aux paupières de jupes (Le Soleil noir, 1971).Au "Moulin du Pays de Trêlles" (Doubs), le poète envoie ses premières lettres comme des poèmes hallucinés, déstructurés, hermétiques. Il évoque la genèse et la publication de ses recueils : XXIII poèmes, Les Laines penchées, Les Grands poèmes faux, Orant, Faut payer pour voir, Poème pour les étoiles, La Songeraie, Les Chants tenses, Le Dernier des immobiles, L’Épée sans trêve, Exuvies électriques, etc. Aux lettres de jeunesse, écrites comme des proses poétiques, succèdent les projets et la marche d’Electric Press (dont il fut cofondateur avec le destinataire en 1970), souvent mêlés à des sensations fugitives, inspirées par une grande observation des cycles de la nature. Quelques extraits, parmi les plus beaux :(24/4/1971) : « Michel, Il faut cirer les phoques / seuls les poètes et les cowboys savent ; hier il pleut jusqu’aux lésions de mon cerveau, je mourrai d’hémorragies de lettres, toi seul le sais, sais-tu ? Je touche les angles des carrés et rectangles qui m’entourent (de plus en plus louche). Ne ris pas, je n’en peux plus, dans la gorge des étoiles. » (20/8/1971) : « J’écris une nouvelle plaquette : Je récitatif de sang est chez l’imprimeur. De nerf à la vue des nuages privés de fées ou violet du frêne tenté des hautes algues. (…) Linge fondu en larmes. Écris, ma tristesse est infinie. » (1/1972) : « Maintenant de toi mes yeux allument des reflets dans l’eau noire, leurs ventricules d’étoile content encore je te rapporterai ton manuscrit la mort du prince des gouttes d’émeraude je téléphone dès arrivé sans doute le 10 janvier, conte que les aisselles du miroir de pluie ont été la veine parcourue du texte. A toi précieusement, Matthieu. Et une poignée de neige pour Adeline. » (10/2/1972) : « Te dire toujours mes yeux te couvriront de poèmes le long des corridors engourdis des regards. Ta préface borde ‘Les Laines penchées’, enfin comme après l’épuisement, comme une mer de cils sur la grève du texte. Toi seul pouvais entourer de gestes et de talc les rites funèbres de la chambre adolescente où je dépose mes textes, pour enfin reposer, après cette longue obscurité où j’ai tenu ta main. » (4/4/1972) : « L’herbe blessure d’orthographe ; j’ai détourné leur rêve leur chlorophylle j’ai cabossé de ma tristesse leurs papiers, leurs journaux, après. Là, Poème A (effraction-laque) m’accompagne rituellement dans les épaules du crépuscule. J’ai peur qu’ils me lapident. Outre-printemps, Michel, les itinéraires salis du disant. » (19/6/1972) : « Michel, je pleure loin de toi déjà tendu de prière en paumes mon alerte sage socle interné des rites de songe en songe nos sanglots évitant les franges ta main en somme me répète des mésanges je te couvrirai de poèmes accoudés en tes dentelles je te couvrirai de poèmes un peu tremblés aux genoux mon affection éplorée, de Matthieu. » (Sans date) : « Michel, cent de langue roi mon livre se blesse au plateau de bois je peux qu’il devra à réciter le sang intense la main blanche de poésie à l’attention de corps (…). Je me nomme épaules au nerf de vent qui vont cible éteinte des langes te dire combien sapins de nous deux. Précieusement, Matthieu. » (Sans date) : « Mon cher Michel, Pour toi des cahiers tristes, après le sacre, je détache un réseau de larmes équilibré dans la paupière ; mon agonie pour tes yeux du précipité se répétant qui est un songe inversé qui se chante fendu des averses. Je t’embrasse en pleurs de Matthieu. » (21/6/1972) : « Mon cher Michel, sous d’autres estampes sur le bruit mat et les douleurs en septembre je te visiterai et nous serons d’infinies précautions contre l’odeur des livres, des cahiers et des pommes en 1967. Pour l’heure je pense que je veux me faire croire que mon roman occupe mon âme. Tes yeux ne trompent pas, un grand plaisir de savoir que tu sais qu’après tout nous ne sommes jamais vraiment loin l’un de l’autre. Je suis peut-être fatigué et pourtant je tressaille au moindre chuchotement du vent. » (19/10/1975) : « Je te téléphonerai aux environs de 14 heures, 14 heures 30. ‘Sanctifié’ est un livre qui me fait encore beaucoup de mal tandis que je le tape à la machine à écrire. » (23/12/1982) : « Mon livre est dans de tels échafaudages que je ne pense pour l’instant t’en envoyer une partie, comme je le désirais. Tout cela est à la fois tellement clair et confus, et rien ! (…) « Envoie moi tout ce que tu fais, nous nous verrons sûrement bientôt et, d’ailleurs, avons-nous jamais cessé de ‘nous voir ? » (31/3/1984) : « Je compte plus de 20 livres dans ta bibliographie. Tu m’as dépassé mais ne perds rien pour attendre. Bientôt : 'Orant’ à mi-chemin entre une émission italienne de variétés ‘vulgaires’ et l’apogée d’une geste initiatique de Trêlles par les biais du pays de Valancé. Salue pour moi les mélancolies vaincues de la fontaine Médicis. » (6/9/1985) : « Merci pour le livre. Les étoiles ne se parlent pas mais elles se savent. » (18/1/1988) : « An … 88 (l’encre… et au delà) … Orant… l’aventure touche à sa fin, l’aube objective est proche. Le livre doit sortir en octobre. (…) » (Sans date) : « Intermède : devant ma fenêtre : cette nuit grand froid -10°, chierie, mes muscles consultent leur éclat de rire, graines de tournesol, les oiseaux les mangent devant la dite fenêtre et leurs becs font avec le chauffage électrique une symphonie rigolote. Je regarde attentivement le ciel (bien dans les yeux) et je suis heureux parce que je n’en connais pas tout. (…) » (1/12/1988) : « Mon cher Michel, merci pour ton livre. Ah ! comme j’aime nos chemins disparates, et qui mènent au même ciel. » (Sans date) : « Pour toi Michel, ces jouets des gestes, nous nous connaissions à dix ans, ils te reviennent. » (9/1990) : « Les amitiés indéfectibles se communiquent des forces insoupçonnées. Nous avons encore de grandes choses devant nous, les enfants absolus que nous sommes devenus ont le regard encore plus clair et plus pur que jamais. Donc je prépare le manuscrit des ‘Grands poèmes faux’ avec d’autant plus de plaisir que c’est toi qui t ‘en occupes car c’est un livre délicat et complexe et moderne qui n’est pas à mettre entre toutes mains. Orant est enfin sorti le 1er septembre en librairie, en même temps que Duprey, le vieux frère tortionné, quelle fatigue et quelle joie (?) Le petit pré de Gémarance est à son comble de Rien, et je repense à quelque poème du futur qui glisse sur le ventre de l’esprit des vairons et sur la joue d’un amour inconnu et définitif. A toi. Je t’embrasse. » (Sans date) : « Au matin les fraîcheurs pures d’octobre promis me disent qu’il faut absolument en arriver au calme. Voici les livres. J’aurai achevé (à bout portant bien sûr) sans faute le manuscrit pour le mois de mars prochain. Je t’embrasse. »(Sans date) : « Mon cher Michel, Peu de mots en moi – plutôt regarder les merles et les grives me communiquer quelque joie perdue. Je t’embrasse vieux frère. » (Sans date) : « Voici les ‘Grands poèmes faux’. Vrai, c’est la première fois que c’est comme si je confiais un manuscrit à moi-même, agréable sensation. Le petit retard est dû à une crise de goutte aigüe et très douloureuse (le mal des notaires et des généraux – au moins je sais maintenant à quel monde j’appartiens… D’ailleurs je pense ouvrir une étude.) » (12/12/1991) : « Mon cher Michel, Vieux blues de l’automne qui va entrer en hiver en volumineuse et silencieuse lumière (paradoxe… c’est en hiver que mon cœur révise ses lumières de printemps). Froid sec. Activité ralentie. Le ‘doux rien faire’ qui ne peut être pratiqué que par ceux qui ont tout donné. Oui, je sais ce que tu ressens, et que nous n’avons ni l’un ni l’autre besoin de cette infirmité des mots pour le faire savoir. Arcueil… souvenirs vivaces, depuis la gare du Luxembourg jusque dans la langueur intense des routes pavées aux pavillons aux âmes toutes dites par arbres et arbustes perchés sur les grilles mystérieuses. Douleurs superposées comme des strates. Nous savons… Et ces abrutis fêtent Rimbaud de ce qu’il souhaitait ne pas avoir fait !... (…) Il faut que tu écrives maintenant, car nos poèmes sont de plus en plus nécessaires à ce monde cerné de médiocrités agissantes. » (21/2/1992) : « Mon cher Michel, Les glaces bientôt s’excuseront dans un froissement de lingerie ottomane et peut- être mes jambes se réchaufferont au chant sacré du merle du soir dans le chahut des giboulées chaudes. Coup de téléphone de Blaise Gautier… » (24/4/1994) : « Le vieux fauve sort de l’hiver, blessé mais pas encore foutu, attentif comme au premier jour de frotté au monde. Tant de choses à voir en 1 centimètre carré ! Nous devrions ouvrir tous les deux un cabinet bancaire dans les fleurs de pommier. Qu’en penses-tu ? Nous pourrions raisonnablement briguer un salaire mensuel de 30 f, ce qui serait toujours aussi bien que cette saleté de poésie qui pourrit son homme à coup sûr. J’aurais dû faire banquier. » (24/4/1994) : « Le vieux fauve sort de l’hiver, blessé mais pas encore foutu, attentif comme au premier jour de frotté au monde. Tant de choses à voir en 1 centimètre carré ! Nous devrions ouvrir tous les deux un cabinet de voyance par téléphone sans téléphone et avec compte bancaire dans les fleurs de pommier. Qu’en penses-tu ? Nous pourrions raisonnablement briguer un salaire mensuel de 30 f, ce qui serait toujours aussi bien que cette saleté de poésie qui pourrit son homme à coup sûr. J’aurais dû faire banquier. » (24/4/1997) : « Pâques est passé dans un tourbillon de fleurs de Saint-Georges et de pissenlit à l’aune de transfigurations intransigeantes. Ta belle lettre m’a fait plaisir. Je suis en train (tchouk… tchouk… !) de faire construire une pièce, bateau-sarcophage bien réfléchie pour mes vieux jours. (…) Je compte y réceptionner beaucoup de femmes à poil. » (27/9/1999) : « Merci pour ce beau petit livre. La broyeuse comme tu le dis si bien a parfois des hoquets abyssaux mais il semble qu’elle ne s’enraye pas. Je t’embrasse. A bientôt. » (22 :3/2001) : « Merci pour cette ‘Reine du Pop’, magnifiquement précis et sans complaisance. (…) Tu as su rendre parfaitement à Warhol ce qu’il est : un poète exilé au pays du Pop Art… » (5/2002) : « Oh oui… ta lettre me transporte en mélancolies nées d’un ailleurs du Fonds-des-Mélancolies. Il nous reste toujours – ce que peu de gens savent au fond - ce comble irréversible du parfum des paysages aux voitures, transportés par nos parents (ou grands-parents pour toi),dont nous étions surtout cette aiguille d’un phonographe des nerfs qui enregistrait en silence, béatifié-liante, ce que nous continuons aujourd’hui d’offrir… Je t’embrasse. » (20/6/2002) : « Ah ! comme moi aussi j’ai été content de te voir ! Il semble que, malgré ‘poids’ (euphémisme…) des années déflagrées au seuil d’un portique poétique filant, notre stock d’émerveillements tienne encore le coup…. Et je jubile déjà à l’idée de notre nouveau coup fourré sorti des strates modernes. » (15/9/2002) : « Cher Michel, Seules notes… Mais nous étions entraînés par les fleurs… Senti, l’autre jour au téléphone dans ta voix, tant de tristancolie fondamentale et… et… ne t’inquiète pas… pareil je suis alourdi de noirs devant, mais non ! non et non ! lumières qui ne nous échappent/ échapperont plus du tout, lumières et encore lumières ! Je t’embrasse. » (27/6/2003) : « Encore quelques pages. Ce livre est un lavoir céleste, et très humain. Les saules bougent un peu. Si loin des rêves ! si proche du nomade… J’aime tellement cet instant où juin hésite encore un peu devant juillet. Je t’embrasse. » (21/7/2003) : « L’été est déjà de deux mois plus loin que ses ombres. Tout est instantané mais aussi âpre sous les appels à résurgence et le souffle court des livres qui ne sont jamais terminés, des matins qui oublient leur mémoire. J’écoute (un peu) Bobby Previte et aussi Joe Baron et le toujours élégant Jackie McLean. » (10/2004) : « Notre livre me plaît de plus en plus, haletant tel un feuilleton littéraire du 19ème (ou bien avant) dans un grand quotidien. (J’avais, tandis que j’écrivais ORANT, envoyé les premières pages au journal Libération pour qu’ils le publient en feuilleton – porté par Roussel et Le Gaulois ? – Bien sûr, je n’eus aucune réponse… inconscience originelle que je serais capable de refaire aujourd’hui (…) mais trêve de vieux souvenirs putréfiés, voici 4 pages (…). » (28/6/2005) : « PS : J’apprends avec émotion la mort de François Di Dio… et je nous revois, fébriles et arrogants au café Rostand de la place du Luxembourg, tous deux devant lui nous annonçant qu’il publiait le Manifeste… il y a à peine un mois, et à l’article de la mort, sa voix au téléphone faisait Fond de troisième œil un de ses rayons nécessaires. Il me manque. » (11/2009) : « 3 pages de plus… il faut continuer, je ne sais pas trop pourquoi mais il le faut. L’automne est magnifique quoiqu’un peu malade de la prolifération des techniques grotesques, et il s’amuse en son tréfonds des images qui ont tenté de l’humilier par-delà ses réponses à ses songes, ses réponses que personne n’écoute jamais… » (4/2014) : « 3 petites constellations arrachées aux ravissements désespérés de ces jours d’avril. Tout semble immuable, suspendu, mais je sens tout au fond comme un malaise indicible et sournois qui dit que la Nature souffre des abjections conjuguées que le genre humain lui impose. Il me tarde de te voir. » (26/10/2015) : « Cher Michel, les jours s’écoulent dans le bois carré des faux bonnets d’évêque toujours à la lisière entre une haute intensité poétique et des nausées technologiques rampantes. N’était cette fatigue consubstantielle… Oui, nous devons nous voir cette année, cet hiver, ce tout le temps, tout est neuf tout le temps. Les matins ne se comptent pas en matins. Vive l’absence d’idées ! Octobre remue dans les friches : il me comble quelques minutes par jour, tout est là. » (1/4/2016) : « Mon cher Michel, de l’époque, c’est sûr, je ne sens même plus les os. Loin de ses commerces en esprit accrochés aux soupes en vers. Je t’embrasse fraternellement. Matthieu » (Sans date) : « Fatigues, mais sursaut, jusqu’à quand ? »"
Reference : 1206
Poète, peintre et dessinateur, fils de Jean Messagier, Matthieu Messagier (Colombier-Fontaine, 1949 - Trévenans, 2021) publie en 1971 au Soleil noir le Manifeste électrique aux paupières de jupes avec Michel Bulteau, Jean-Jacques Faussot, Jacques Ferry, Patrick Geoffrois, Thierry Lamarre et Zeno Bianu. Un an plus tard, il participa à la création des éditions Electric press. Auteur d'une cinquantaine de livres, dont certains illustrés par Henri Cueco, Enrico Baj, Claude Viallat, Jorge Camacho ou Ramon Alejandro, il a aussi exposé 200 de ses dessins à la Galerie du jour agnès b. en 2009 (Anima Chromatica). En 2003, le cinéaste Nicola Sornaga lui a consacré un film, alors salué par André S. Labarthe, Jean-Luc Godard et Philippe Garrel (Le Dernier des immobiles). Retiré dans le Doubs, où il a écrit Orant (Christian Bourgois, 1974), il s'est consacré toute sa vie à la composition de son « Grand poème en proses plurielles, à la fois chanson de geste moderne et labyrinthe initiatique à l’attention d’un merle d’eau. » « Je dois toucher quatre-vingt-dix fois le réveil de cuivre brillant qui se tourne dans ma main pour aboyer. » (Matthieu Messagier, lettre à Michel Bulteau, 1971.) « L’été prend à la gorge comme une soucoupe de glace perlée et les rides sont des deltas de chiromancies abritées à la barbe des âges précoces. » (Matthieu Messagier, lettre à Michel Bulteau, 2005.) « Mon fis Matthieu est un des plus grands poètes de sa génération. » (Jean Messagier, lettre à une inconnue, 1990.) « Autant de livres, étapes faites le long d’un grand fleuve dont on ne sait rien sinon que l’on ne pourra plus jamais en revoir la source. » (Michel Bulteau.)
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