| André Martin; Pierre Gascar |
Images d'une France I l n'est pas sûr que le paysage qui, aux yeux de tous, définit le mieux la France y soit réellement prédominant. Ces vallonnements, ces vergers, ces calmes cours d'eau le long desquels des peupliers s'effeuillent, ces toits aux tuiles ternies, s'ils surgissent dans notre esprit, dès qu'on parle de la France, c'est surtout parce qu'ils en constituent l'image morale. Ce pays a bien d'autres aspects, mais nous sommes accoutumés à n'y voir autre chose que de simples hasards de la géographie. On passe sur les sommets et les gouffres des Alpes, les dunes des Landes, les marais de la Camargue ou les couleurs de la Côte d'Azur, car il est bien entendu que la France est toute dans le Maine, l'Auxois ou le Bourbonnais. On ne peut guère s'évader de cette image, encore qu'on ne s'y heurte jamais qu'à des haies. Nous n'y sommes retenus par aucun sortilège, si ce n'est par le pire de tous : celui de la raison. Tout témoigne ici de la sagesse, de la logique de la nature, de sa docilité, de son humanité : les champs aux dimensions modestes, les pommiers de plein vent jalonnant les labours, les arbres alignés, un sur deux marqué pour la coupe, les murs de pierres sèches que la mousse a scellées. Cet accord entre l'homme-et la terre, il n'est peut-être pas d'autres lieux dans le monde où il soit aussi bien établi ou, pour le moins, aussi sensible. Pourquoi faut-il que les créations d'une technologie brouillonne et une urbanisation mal conçue viennent souvent le démentir? Aucun de nous ne souhaite que notre époque se fige dans la nostalgie du passé, le traditionalisme. Il importe seulement qu'elle entende la leçon de ces paysages qui, au cours des âges, ont gardé leur attrait, leurs secrets, malgré la présence de l'homme et les marques de ses travaux. Le progrès peut préserver la vieille entente. Il suffit de rester dans la ligne de ce réalisme français. Nous sommes dans un pays où le rêve se développe dans le prolongement de la raison, où le fantastique se fonde sur la plus stricte vérité de la nature, où les contes de fées débordent de bon sens. Voyez : sans que rien ait changé dans la lumière ou l'air, alors que tout est toujours à sa place, que le travail de chaque jour se poursuit, que les charrois continuent de grincer dans les vieilles ornières des chemins forestiers, que les moissonneuses cliquettent dans les champs, que les petites villes sommeillantes résonnent tout entières du seul pas d'un enfant, là-bas, le peuplier devient flamme, le champ de seigle se creuse soudain comme une eau habitée par un monstre marin, la fleur du talus se met à irradier et les troncs de la futaie à trembler dans une étrange brume, qu'on ne découvre pas ailleurs. Mais ces transfigurations ne rompent jamais l'ordre de la nature, elles ne résultent que d'une sorte d'éclairement intérieur de tous les éléments qui nous entourent, de ce qu'ils ont même de plus banal. La magie est dans l'instant présent, la réalité terre-à-terre. André Martin a très bien su saisir cette dualité qui, en France, plus que dans tout autre pays peut-être, met le merveilleux de plain-pied avec le quotidien. Utile rappel : le monde rêve. Même à travers nos oeuvres, il peut continuer de rêver, Mais prenons garde à ne pas briser l'enchantement, à force de témérité et d'inconscience. Le monde ne se relèverait pas d'avoir perdu cette forme ultime de la Grâce. Pierre Gascar. Delpire 1972 89 IN8 Carré Cartonnage éditeur illustré
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