| St Vincent par Roanne (Loire) 28 aout. Votre lettre m'est enfin arrivé, toute satinée, toute parfumée, toute musqué, s'étant fait attendre comme une petite maitresse, en faisant oublier, aussitot qu'on la voie, la colère et l'impatience. Homme de peu de foi, me dites vous, vous avez osé douter de moi, vous n'avez pas supporter six semaines durant, l'épreuve où je vous mettais; vous n'avez pas su veiller et prier en silence pendant le tems où je m'étais retirée de vous; Vous avez blasphémé! Eh non, Madame (je devrais dire Mlle la comtesse, par représailles) c'est de moi et de mon petit mérite que j'ai douté, et il me paraissais aussi simple, mais point du tout gai, d'être oublié après une connaissance qui se réduisait à trois promenades et deux visites. Et puis je ne pouvais penser sans frayeur à ces huit mortelles pages, dans lesquelles il était bien difficile qu'il ne me fut pas échappé quelques sottises; je craignais de vous avoir choquée ou froissée sans le vouloir. Sans doute je ne vous aime que d'un attachement permis, mais je prétends aller jusqu'au bout de la permission, et à me voir cotoyer l'extrême frontiere, vous auriez pu avoir la frayeur de me voir trébucher sur le terrain défendu, /// à peu près comme ces casuistes qui veulent gagner le paradis au meilleur marché possible, risqueraient de le manquer de l'épaisseur d'un cheveu. A la vérité pour moi le paradis n'eusse été que terrestre, et le danger ... d'en recevoir la porte sur le nez. Tout cela m'agitait, m'inquiétait. Je craignais fort de n'avoir été à Néris que l'occasion d'un peu de coquetterie, d'autant qu'on m'écrivait des lettres de condoléance tout à fait impertinentes sur la promptitude avec laquelle j'avais été remplacé. Et puis d'autrefois j'avais une crainte beaucoup plus raisonnable; c'était tout simplement de vous avoir ennuyée. Enfin vous conviendrez qu'il eut fallu une terrible intrépidité de bonne opinion, pour au bout de six semaines de silence, d'aviser tout seul de votre aimable explication, et devinait que c'était en qualité d'ami qu'on devait laisser défiler devant ... tous les indifferens. Maintenant que je suis averti je saurai comprendre vos oublis apparens, et me croire d'autant plus favorisé qu'ils le prolongeront d'avantage. Mais n'allez pas pourtant les faire durer trop longtems, car alors je devrais me croire si, si favorisé que ma pauvre tête en partirait tout à fait, et qu'alors il n'y aurait plus moyen de rester en équilibre sur le ... de fil (?) d'... dont je vous parlais tout à l'heure. J'ai donc été injuste; j'en conviens, jaloux, car on peut l'être en amitié, envieux du bonheur d'autrui; mais ce sont de ces défauts toujours /// un peu pardonnables, pour qu'ils prouvent qu'on aime. Qui, moi, vous reprocher l'éclair de pitié qui rencontre vos douleurs, le visage pâle et touchant qui se tourne avec sympathie vers le votre! Non, jamais; je les respecte trop ces douleurs dont il m'a été donné d'entrevoir une faible partie. J'ignore quelles sont les circonstances extérieures dont vous appelez le changement. Sans doute, à vue de pages, je vous vois tristement entourée, confinée dans une solitude rarement égayée; peu comprise et peu soignée, vous plante délicate qui auriez besoin d'air, de folies et de tendres soins, et que suis je ... une moins honnête, mais rude et maladroite. Voilà ce que j'apperçois à la distance qui nous sépare. Mais la dessous, il existe quelque chose de plus intime, de plus poignant, ... peine exquise, comme disent les anglais, car autrement, à votre âge, avec votre vivacité, votre imagination, la gaitté (?) de votre esprit, vous illumineriez votre prison, et projetteriez de brillans reflets pour tout votre horison. Vous même vous faites que c'est l'ame, l'imagination, le coeur, tout ce que vous voudrez, qui est malade. Si vous demandez un changement au dehors, ce n'est que comme une ..., une réaction quelconque qui vienne porter à vos idées un peu de nouveauté et d'émulation. Que ce changement soit heureux ou malheureux, que vous importe, pourvu qu'il vous remue fortement, qu'il /// opère comme un puissant révulsif. Ma pauvre amie, vous ai-je bien comprise? toute froide, toute lourde qu'en la chappe de plomb, elle enferme encore à l'endroit du coeur un long aiguillon, délié et mortel. Cependant, je ne désespère pas, car je vois que vous même vous ne désespérée pas. Vous formez encore de nouveaux projets, vote ame a donc encore du ressort, elle ne s'abandonne pas elle-même, elle ose lutter. Tant mieux, car rien n'est pis que l'engourdissement. La résignation chrétienne elle même n'a de prix que lorsqu'elle est volontaire, lorsqu'on se sent la force ou le désir de résister, et que par une volonté" supérieure on renonce à la résistance. Si c'est la vertu la plus héroïque, c'est la plus dangereuse et la plus lâche aussi lorsqu'elle n'est qu'un prétexte pour l'apathie.Ainsi quelques soient vos projets, je ne puis que les encourager. Si je pouvais les seconder en quoi que ce soit, j'en serais heureux. Mais vous me les direz, n'est-ce pas? Vous m'apprendrez surtout, si je puis m'y associer autrement que par mes voeux les plus sincères. Je conçois que vos souffrances physiques vous attristent et vous inquiètent. Permettez-moi pourtant de vous dire, que ces souffrances là ont quelque chose de privilégié; qu'elles n'appartiennent ni à toutes les organisations, ni à tous les ages. J'ai passé ma vie auprès de femmes souffrantes; j'ai fini par acquérir un certain coup d'oeil. Si j'étais votre médecin, il me semble que d'un seul mot, plus franc que galant, je vous rassuterais, tout en choquant votre délicatesse. Quant au remède, il faudrait être toute autre chose /// encore qu'un médecin pour oser lindiquer. Mais il est un remède sur, quoique triste et lent, c'est le tems qui à mesure qu'il emportera les avantages et l'éclat de la premiere jeunesse, emportera aussi les souffrances qui y sont attachées. Mieux vaudrait peut-être garder ses crises nerveuses? Je sais combien elles sont douloureuses; je ne suis point de ceux qui regardent ces souffrances comme imaginaires, pour que rien de matériel ne se révele dans leur cause et leurs effets. Je suis convaincu qu'elles sont très réelles et très pénibles. Mais il n'en est pas moins vrai que la volonté et l'imagination ont une action positive sur elles. Souvent par la ferme résolution de ne pass'y laisser aller, on dissipe les symptômes déjà commencés, et il est de fait que la distraction, une vie nouvelle; un aliment pour l'imagination autre que ses propres reveries, un intérêt pour le coeur pouvant les adoucir beaucoup, et quelquefois les faire oublier. Votre fille à cause de son age ne peut être encore pour vous une ressource suffisante; elle ne peut comprendre et partager vos peines. Un jour vous recueillerez le fruit de tout ce que avez versé en elle, mais n'attristez pas ainsi les sentimens les plus doux, ceux par lesquels on se repose avec le plus de sécurité, par de noirs pressentimens que rien ne justifie. Votre povre vie , comme vous l'appelez, a devant elle bien du tems, un long peleton à dérouler. Il y aura du bien et du mal, mais à coup sur du nouveau, et doit-on être toujours malheureux, du moins en finir par l'être autrement. Si je me suis fais griser par vos expressions affectueuses au point de me compter pour quelque chose dans votre destinée, je vous dirais que vous avez desormais un ami, /// bien tendrement dévoué, toujours pret (?) à vous écouter, à compatir à vos souffrances de toute nature. C'est quelque chose, n'est-ce pas, que de pouvoir se plaindre tout haut, de se laissersoutirer ces pensées qui aigrissent dans le coeur, comme le paratonnerre soutire la foudre avant qu'elle ne fasse explosion. C'est quelque chose que de n'avoir pas de toilette à faire, de pouvoir se montrer en robe de chambre et en pantoufles, faible dans les jours de faiblesse, folle et rieuse quand en vous le besoin de l'être. Devant les indifférens, il faut se poser, se faire voir de profil, paraitre un peu meilleure qu'on est, parce-qu'on est sure que la malignité des jugemens en rabattra bien assez et au delà. Mais avec l'ami, on sait que son oeil prévenu complettera tout ce qui peut nous manquer, adoucira les traits trop hardis; pour lui laisser ce doux travail et ne crains pas d'autres un peu ses défauts, bien certaine que ni l'exaltation, ni la gaité, ni l'amitié bien tendre ne seront mal interpretées; [ratures] On se donnerait presque des ..., des caprices, des erreurs, pour les lui donner à adorer. Et tenir pour cela, il faut deux personnes habituellement séparées, n'ayant pas d'intimités communes. Quand il n'y a de relations que directes, quand on ne craint pas que nos pensées et nos actions n'arriveront à votre ami, défigurées par votre entourage immédiat, on se sent plus à l'aise dans ce lien mystérieux, on parle plus volontiers de ceux au milieu desquels on vit, à celui qui ne doit pas les rencontrer. A-t-on quelques confessions à faire, on se sent le mérite de la franchise, parce qu'on eut été sure de na pas être devinée ou trahie malgé soi. N'allez pas /// croire pourtant que ce soit une confiance illimitée que je viens demandée, [rature] Elle ne peut être le partage d'un seul. A peine si le confesseur, le medecin et l'amant (quand il y en a) la possedera à eux trois. Encore trouve-t-on quelque chose à glaner pour l'ami qui n'est rien de tout cela, et auquel on se plaint des trois autres, sans compter tout ce qu'une femme réserve toujours pour elle toute seule. Ne vous ai-je dit déja quelque chose comme cela? Vous savez que je suis plus sujet à rabacher, et que je ne me generai pas pour cela. A quoi bon causer avec ses amis si ce n'est pour être bête tout à son aise, et de laisser radoter ou déraisonner à plaisir? Vous êtes si riche que vous prodiguez les diamans en tête à tête; mais je vous rappellerais des paroles de La Bruyère que vous retrouverez mieux que moi: Etre auprès de celle qu'on aime, lui parler, se taire; penser à elle, penser à autre chose c'est tout .... Vous le dirais-je, cette lettre si spirituelle, si gracieuse, si caressante me laisse meme (?) quelque chose à désirer, (peut-être parce qu'elle m'a fait desirer plus que je n'aurais osé penser). Ce n'est pas assez pour moi de ces révelations d'un coeur froissé, et d'un espoir supérieur. Je voudrais quelquechose de plus détaillé, un nom et une physionomie à toutes ces circonstances extérieures. Maintenant je crois commencer à vous connaitre, mais c'est en quelque sorte comme un être abstrait. Il me manque de vous voir comme un être réel, vivant et agissant, tenant aux lieux et aux personnes; [rature] en rapport avec ce qui vous entoure, causant (?) et échangeant des /// impressions diverses. A propos de nous, vous avez été inexorable. Votre chateau est pour moi comme un chateau de L'astrée ou de C...; je le baptise - Albraque (?) ou Marcilly, et quant à votre petit nom, vous ne m'en avez laissé que l'initiale. Je me suis creusé la tête sans pouvoir trouver autre chose que Georgine, Georgette, Guillemette et Gasparine. C'est le premier que j'ai choisi provisoirement. Je compte bien aller voir Mme de Flaghac (?) dans le mois de septembre; l'époque m'en est indifférente pourvu que ce ne soit pas trop tard. Dites moi donc le jour où vous y serez et je m'arrangerai pour y être à peu près en même tems. Vers le 10, cela vous convienfrait-il? repondez moi vite, un petit petit mot pour cela. d'ici là on sera rassuré sur le choléra, je pense. S'il venait à Lyon, je ne pourrais pas m'éloigner d'ici, mais j'aurais à faire partir Mme de C. et ses enfans pour que je ne sais où. Nous ne savons ce que nous ferons de notre hiver, ni où nous irons chercher le soleil, sans jouer aux barres (?) avec le choléra. Vous voyez parfaitement pour Mme de Noyant (?); mais les bureaux de poste ne se donnent plus aux femmes; et on a même [rature] otées plusieurs de leurs places. Quand aux bureaux de tabac, il faut d'abord des vacances, puis être présenté par les autorités locales. Nous causerons de tout cela chez Mme de Flaghac (?). Adieu donc pour quelques jours; c'est un moins triste adieu que celui d'il y a six semaines, avec l'incertitude où nous étions de nous rencontrer jamais de nouveau. Dans peu de jour je sentirai encore votre petite main repondre à la pression de la mienne, et pour moi ce sera un sentiment de bonheur. Duc de Cadore. /// |