| S'il existe un archétype du genre des « mystères urbains », c'est bien Les Mystères de Paris d'Eugène Sue (1804-1857). La première livraison du roman parait le 19 juin 1842 en supplément au périodique conservateur Le journal des débats, et la publication se poursuit jusqu'au 15 octobre de l'année suivante, atteignant un total de 147 livraisons qui seront immédiatement réunies en dix volumes. Le roman connait immédiatement un énorme succès public qui s'étend jusqu'aux milieux politiques. Si le journal est accusé au Parlement, pendant la publication de l'œuvre, de promener depuis un an ses lecteurs dans les égouts parisiens, cela n'empêche pas Sue d'être décoré de la Légion d'honneur par le ministre de l'instruction publique. Les journaux de tendance démocratique applaudissent l'écrivain et se font l'écho des jugements ou des remarques de lecteurs enthousiastes. La ruche populaire débute une campagne d'appel philanthropique et lance une rubrique consacrée à la vie des ouvriers intitulée significativement « les Mystères de l'usine ». C'est paradoxalement à contrecœur que l'écrivain avait commencé son récit sur les « classes dangereuses » de la capitale, suivant le modèle d'une publication anglaise illustrée. Eugène Sue était déjà connu pour ses récits d'aventures maritimes inspirés de Fenimore Cooper, aventures exotiques et romans de mœurs (Plick et Pluck, 1831, Atar Gull, 1831, La Salamandre, 1832, Mathilde, 1841). En réalité, les personnages hauts en couleurs et l'ambiance des « Mystères urbains » sont des conversions des types et des situations propres roman d'aventures. Dans les « tapis-francs » et les bas-fonds des villes, on trouve un véritable inventaire d'aventuriers réunis sous la dénomination générique d'« Apaches » ou de « Mohicans ». Parmi les personnages les plus louches, tout droit sortis de l'infâme lexique de Bicêtre ou de la Conciergerie, on retrouve les « charrieurs » (voleurs par mystification), les « scionneurs » (voleurs nocturnes), les « vautarniers » (cambrioleurs), sans compter les voleurs « au carrouble » (fausse clé) et « au forline » (voleurs de montres et de mouchoirs). Dans cet univers évoluent également des étudiants sans le sou et des dandies, enveloppés dans ces manteaux amples qu'on pouvait contempler sur les portraits de Chateaubriand et de Lord Byron ; des prostituées et des grisettes; des nobles déchus et d'honnêtes artisans réduits à la misère à force de persécutions. La lecture des Mystères de Paris fait apparaitre bien davantage sous les yeux du lecteur : des immeubles et ruelles sinistres, des quartiers médiévaux mal famés, encore intacts de l'éventrement de la capitale par le Baron Hausmann ; c'est le « Paris, capitale du XIXème siècle », décor grandiose et surréaliste dans lequel évoluent tant de héros de feuilletons, et qu'a magistralement radiographié Walter Benjamin dans son œuvre homonyme, jusqu'à en faire le symbole de la modernité. Les lecteurs des Mystères de Paris furent pris à l'époque d'une véritable passion pour les exploits du prince Rodolphe de Gerolstein en quête de la belle Fleur-de-Marie, sa malheureuse fille. L'œuvre connait un tel succès que le « roman populaire » s'impose à la culture littéraire et journalistique du XIXème siècle et, en quelques années, des auteurs comme Balzac, Dumas, Hugo et Sand se mesurent sur ce terrain en publiant leurs œuvres dans des revues populaires. Comme l'écrit Gramsci : « le roman-feuilleton favorise les rêves du peuple en même temps qu'il s'y substitue, et devient une sorte de rêve éveillé ». En réalité, indépendamment du milieu social des lecteurs, les archétypes et les sujets propres à ce type de récits (la figure du vengeur, de la fille persécutée, du séducteur, de la courtisane repentie, de la femme fatale, du criminel repenti, etc.) ont la faculté de séduire n'importe quel public parce qu'ils conservent intact à chaque époque le charme d'une narration débridée et de ces puissantes évocations que l'on retrouve dans l'Iliade, l'Odyssée, l'.néide, ou encore dans les chansons de geste françaises, dans les Nibelugenlied et le cycle arthurien. (info : www.roman-daventures.info/accueil/accueil.htmll) |