| MARTIN du GARD Roger [ 1881 - 1958 ] Ecrivain |
Lettre Autographe Signée , 4 pages in-8, Cité du Grand Palais, Nice, 11 février 1939, à Jean Blanzat. Il devait à " son cher Blanzat " une lettre, depuis des mois. " Mais chaque fois que je relisais votre lettre d'octobre, pour y répondre, tant de problèmes se trouvaient remués par vos questions, tant d'embarras me submergeait, que je remettais au lendemain. Mais nous voici à la veille de faire un assez lointain voyage, et je ne voudrais pas être parti sans avoir dissipé ces ombres qui s'amoncellent si facilement dans le climat de votre amitié. Vous êtes un curieux type. A croire que vous n'avez jamais eu que des déceptions dans vos contacts avec autrui. Le moindre silence vous fait appréhender la rupture. Comme si vos relations avec les hommes étaient choses essentiellement provisoires, instables. Je vous assure qu'il y a des fidélités ! J'ai souvent pensé à vous, croyez-moi, depuis nos rencontres. Souvent parlé de vous, cet été, avec Chauveau. Souvent déploré que les circonstances vous entravent et retardent votre œuvre. Je ne sais pas au juste ce qu'il y a en vous, en puissance, mais j'ai la certitude qu'il y a quelque chose d'important, quelqu'un qui comptera. La vie matérielle vous crée de sérieux obstacles, je sais. Mais - simple hypothèse psychologique - dans quelle mesure acceptez-vous ces obstacles, par inquiétude et doute de vous, par soulagement d'avoir à différer les décisions ? J'ai passé par là moi aussi, jadis. On a peur de lâcher la proie pour l'ombre. Dans le cas présent, l'ombre me paraît de bonne consistance, pourtant. Le moins que vous puissiez attendre de vous et de la vie, c'est de prendre une place de grand essayiste, de grands esprit critique. Rien de plus nécessaire, de plus urgent, en cette époque d'incohérence, d'absolus éphémères, que l'existence de quelques grands " directeurs " d'opinion. Vous me semblez si bien préparé à ce rôle. Mais vous gaspillez un peu trop généreusement votre pensée dans les conversations. Je me suis dit souvent que si vous condensiez, dans un écrit, tout ce que vous disséminez, dans le cours d'un mois, au hasard des rencontres, vous feriez œuvre utile et durable. Mais il est trop aisé de jouer les donneurs de conseils, et je m'arrête ! Le cas de Chauveau me préoccupe beaucoup. Je l'ai eu, cet été, près de trois mois avec moi. Je l'ai vu travailler. Il y a en lui quelque chose d'imperfectible. Il est à la fois conscient de ses limites, vaguement désireux de les étendre, et macchavéliquement obstiné à rester sur sa position. Un mélange compact, opaque, d'orgueil secret et de modestie foncière. Il n'a pas encore trouvé, à soixante-dix ans bientôt, le truc de donner expression au meilleur qui est en lui. Son œuvre reste incommensurablement au-dessous de lui-même. Un manque de cran pour aborder les grands sujets, et même pour aborder les petits. Avec quelque grandeur. Coincé dans son orgueilleuse pudeur. Ne voulant montrer à autrui que le masque et la grimace. Son naufrage ressemble à celui de Virginie. J'ai joué les Paul, depuis dix ans, sans obtenir qu'il se dénude. ( Je crains qu'il ne puisse jamais accoucher. Il est rebelle aux fers ! ) Que faire vis à vis de la N.R.F. ? Il m'est honnêtement impossible de leur conseiller la publication de " Princesse Douzième ", ou de " Calot ". Editeur, jamais je ne courrais ce risque. ( Ce n'est pas même un risque, c'est un fiasco certain ). J'ai écrit à Gaston Gallimard, pour le prier, personnellement, de rééditer " M. Lyonnet ". C'est un bon livre, son meilleur. Mais croyez-vous, entre nous, qu'il se vendra ? Et comment ne pas comprendre qu'un éditeur se place à ce point de vue " commercial " ? Si Gallimard refuse, comment insister ? Tout cela est triste, profondément. Parce que à peu près insoluble. Si vous envisagez que je puisse quelque chose, n'hésitez pas à me le dire ".
- Prix : 420.00 €
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| Léopold Chauveau ( 1870 - 1940 ) reste connu comme écrivain pour la jeunesse |
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