| Petit Karma, le livre que publient les Editions du Rocher en même temps qu'elles rééditent le Ciel et la Terre et le Caillou blanc, est un journal tenu heure par heure, en octobre et novembre 1985, à San-Antonio, au Texas, où Carlo Coccioli a séjourné après le tremblement de terre de Mexico. Ces notations témoignent de l'immense ' compassion ' que l'écrivain considère comme ' la manifestation quotidienne, concrète et pratique de la religion '. Compassion plus large selon lui que la charité chrétienne et qu'il applique à la création entière, aux hommes comme aux animaux et aux plantes. ' Devant le spectacle de la souffrance, dans les abattoirs ou les hôpitaux, je me sens brisé. ' Carlo Coccioli atteint là l'extrême limite de sa spiritualité. C'est en évacuant toute vanité qu'il conclut : ' Dans ma tentative de comprendre le mystère, le drame de la douleur et du mal, je n'ai rencontré qu'une suite d'échecs. » *** Né à Livourne en Italie (en 1920), ayant passé sa jeunesse en Libye et vivant à présent au Mexique, écrivant à la fois en italien, en espagnol et en français, successivement proche du catholicisme, du judaïsme et, à présent, du bouddhisme, Carlo Coccioli est l'homme d'une triple errance : géographique, linguistique et spirituelle. Le front large et fuyant, le visage expressif, que la moindre émotion d'inquiétude ou de plaisir anime aussitôt, Carlo Coccioli s'exprime dans un français irréprochable, expressif lui aussi. Son accent de Toscan d'outre-atlantique mêle les résonances italiennes et espagnoles. L'errance géographique _ à la Libye, à l'Italie et au Mexique, il faut ajouter le Texas et la France _ ne fait pas de Coccioli un voyageur, un écrivain itinérant archivant les paysages et les moeurs. S'il affirme : ' Mes racines ne sont pas nulle part mais partout ', il précise immédiatement : ' Je n'aime pas voyager, j'ai horreur du tourisme, qui me semble être le comble de la naïveté. ' ' J'ai besoin d'être ailleurs ', dit-il sans plus d'explication. Pas plus que du voyage et de l'exil, Carlo Coccioli n'a fait la théorie de son multilinguisme : ' Chaque fois que j'ai l'idée d'un livre, mon problème est de savoir dans quelle langue je vais l'écrire ; c'est d'abord un état d'esprit, ensuite le thème qui impose une langue. ' Là non plus, l'écrivain n'éprouve pas le besoin de pousser plus loin l'analyse : ' Je ne me suis pas compris, parce que, peut-être, au fond, cela ne m'intéresse pas. ' ' Je respecte tous les rites '. La notoriété littéraire, Carlo Coccioli, auteur d'une oeuvre romanesque abondante, l'a connue dans les années 50 et 60, en Italie, puis, surtout, en France. A l'inverse de son compatriote Alberto Moravia, c'est dans la spiritualité chrétienne, dans l'interrogation morale et religieuse, et non dans les jeux et les débats de la société bourgeoise, qu'il a puisé les thèmes de son réalisme. Le Ciel et la Terre, Fabrizio Lupo (qui traite de l'homosexualité) ou le Caillou blanc (écrit directement en français), publiés au début des années 50, illustrent une thématique dominée par la dimension surnaturelle, proche de celles de Gide, de Mauriac ou encore de Bernanos _ dont on l'a rapproché non sans quelque exagération. Cette identité catholique _ Gabriel Marcel défendit son oeuvre _ à laquelle on tenta de le limiter, Carlo Coccioli n'y tint jamais vraiment. ' Je ne me sentais pas lié au catholicisme ', dit-il simplement. En fait, ses romans sont autant d'étapes spiritualistes et psychologiques. Il y a dans cette démarche, qui est celle ' d'un croyant mais pas d'un crédule ', une impatience, presque une ' obsession ' (il emploie lui-même le mot), de la religion. ' Si vous saviez comme je prends ces choses au sérieux ! ', s'exclame-t-il. En 1967, il rencontre le judaïsme. ' Je ne me convertis jamais parce que je connais la fragilité de mon coeur ', explique Carlo Coccioli. Mais son engagement n'en est pas moins ' fanatique '. ' Je suis un homme qui va à l'église, comme au temple ou à la synagogue. Je respecte tous les rites ; toutes les expressions religieuses, depuis l'animisme jusqu'aux produits les plus raffinés du bouddhisme zen, me semblent respectables. Elles sont agréables à ce qu'on pourrait appeler la déité, parce que je n'ose même plus parler de Dieu ', affirme-t-il, avant de poursuivre : ' La question ' Dieu existe-t-il ? ', est déjà une limitation de Dieu. Je sens Dieu, la déité, partout. On devrait parler de sacralisation ou de divinisation du monde.' |